Andres Henkel : Qui sont les prisonniers politiques en Europe ?

Andres Henkel, rapporteur de l’APCE sur la situation au Bélarus :

Ce texte a été préparé pour la conférence tenue à Tartu le 25 mars 2012

à l’occasion du Jour du souvenir des combattants de la liberté

Il y a quelques jours, je me trouvais à Oslo, par une belle journée de printemps. J’assistais à une conférence consacrée à la situation au Bélarus. Elle était organisée par le Comité Helsinki de Norvège, en coopération avec le PEN Club norvégien. Au dîner, l’une des invitées avait les larmes aux yeux. Pourquoi ? Elle a expliqué que rien ne changerait jamais, que les gens continuaient de souffrir. Et pas seulement au Bélarus. Je n’ai pas pu la réconforter autrement qu’en disant que l’Histoire était emplie d’horreurs indescriptibles. La Seconde Guerre mondiale, les déportations, la souffrance et la mort au Goulag. Heureusement, les horreurs d’aujourd’hui ne sont pas à la même échelle.
Une fois de retour chez moi, j’ai enlevé ma chemise et ma cravate, et j’ai enfilé un t-shirt que l’on m’avait offert à Oslo. Ce tshirt porte l’inscription « Liberté pour Ales Bialiatski ». Pendant que j’écris ces lignes, la photo du visage d’Ales se trouve sur ma poitrine et le texte est sur mon ventre. L’année dernière, j’avais rencontré Ales en Norvège ; et maintenant, on m’a offert un t-shirt demandant sa libération.

Ales a été arrêté en août de l’année dernière. À l’automne, il a été condamné à quatre ans et demi de prison prétendument pour évasion fiscale. De l’argent destiné à soutenir les activités du Centre de défense des droits de l’homme présidé par Ales avait été transféré sur son compte en banque privé. Comme Viasna ne pouvait pas opérer librement au Bélarus ou y posséder un compte en banque, c’était l’unique moyen de faire fonctionner l’organisation. Amnesty International a immédiatement reconnu Ales Bialiatski comme prisonnier d’opinion. Ales Bialiatski s’était distingué depuis des années dans la défense des droits de l’homme, si bien que de nombre parlementaires de toute l’Europe ont soutenu sa nomination au Prix Nobel de la Paix.

Qu’est-ce qui distingue un prisonnier d’opinion d’un prisonnier politique ordinaire ? La définition la plus simple d’un prisonnier politique est la suivante : c’est une personne qui se trouve en prison parce qu’elle critique le gouvernement de son pays. Il n’est pas toujours facile d’établir cela, parce que les autorités préfèrent souvent utiliser d’autres articles du Code pénal pour condamner ces personnes : la justice peut être administrée de façon sélective, et il arrive que des accusations soient montées de toutes pièces. Par exemple, il n’est pas rare que la police « découvre » de la drogue dans la poche d’un dissident arrêté.

Les prisonniers d’opinion sont des personnes qui ont été privées de liberté pour avoir exprimé leurs convictions. Mais il existe une clause qui stipule que ces convictions doivent être pacifiques et ne pas appeler à soutenir des actions violentes. Les individus qui essaient de renverser un gouvernement en coopération avec les services de renseignements d’un autre État ne peuvent pas, non plus, être considérés comme des prisonniers d’opinion. Par exemple, les activistes de Notchnoï Dozor, s’il avait été prouvé de façon indiscutable qu’ils s’étaient rendus coupables des « troubles de la Nuit de Bronze », n’auraient pu en aucun cas s’attendre à recevoir le statut de prisonniers d’opinion.

Hormis les personnes impliquées en politique, les croyants peuvent également être considérés comme des prisonniers d’opinion s’ils refusent, à cause de leurs convictions religieuses, de s’acquitter d’une obligation imposée par l’État à laquelle leur foi s’oppose. La notion de « prisonnier de conscience » a été initiée en 1961 par l’avocat britannique Peter Benenson. Il a également lancé la campagne « Appeal for Amnesty » (Appel à l’amnistie) en 1961. Cette initiative a about à la naissance de l’influente organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International. S’il est vrai que l’organisation a élargi ses principes d’origine avec le temps, et que nous pouvons ne pas apprécier du tout ses critiques visant la politique linguistique de l’Estonie, il n’en demeure pas moins que l’exigence de libérer les prisonniers d’opinion continue à ce jour de constituer le cœur des activités d’Amnesty International.

Il y a une dizaine de prisonniers d’opinion au Bélarus. Par exemple, l’année dernière, la journaliste Iryna Khalip était une prisonnière d’opinion placée en détention à son domicile ; désormais, elle a obtenu une certaine liberté de mouvement. On peut dire qu’elle est une prisonnière d’opinion en liberté conditionnelle. L’époux d’Irina, Andreï Sannikov, candidat à l’élection présidentielle de 2010, est en prison, dans des conditions très dures. Tout le monde s’inquiète de sa santé… hormis le gouvernement du Bélarus. En fait, Irina a elle aussi été emprisonnée au départ, mais comme Andreï et elle ont un petit garçon qui avait été laissé aux bons soins de sa grand-mère, une femme âgée, la pression internationale est devenue si forte que les autorités ont fini par suspendre l’application de la peine. Mais pendant de longs mois, Iryna a dû rester dans son appartement, coupée du monde. Non seulement lui était-il interdit de communiquer avec l’extérieur, mais elle n’était même pas autorisée à s’approcher d’une fenêtre.

Le Bélarus est généralement considéré comme un État paria, et le fait qu’il détienne des prisonniers d’opinion confirme ce statut. D’un autre côté, il ne devrait pas y avoir de prisonniers politiques, sans même parler de prisonniers d’opinion, dans les États membres du Conseil de l’Europe. Et pourtant, c’est le cas. Le record en la matière appartient à l’Azerbaïdjan qui, d’après Amnesty International, détient aujourd’hui quatorze prisonniers d’opinion. Ce sont des affaires relativement récentes. Ces personnes ont été arrêtées pour avoir, sur leurs blogs ou dans des discours prononcés en public, critiqué les autorités et appelé la population à manifester.

J’aimerais ici appeler toutes les personnes de bonne volonté à s’associer à l’appel destiné aux journalistes estoniens et, spécialement, à ceux de la Télévision nationale estonienne, leur demandant de ne pas oublier, lors de leur prochain voyage à Bakou, fin mai, de prêter attention à la situation des prisonniers politiques et à l’absence de pluralisme politique en Azerbaïdjan. Ces questions ne devraient pas être oubliées car le privilège que nous avons de vivre dans le monde libre nous oblige à faire quelque chose. Nous ne devrions jamais oublier les souffrances des autres.

Parmi les prisonniers politiques actuellement sous les verrous en Azerbaïdjan, il n’y a pas d’étoile aussi scintillante que le charismatique reporter Eynulla Fatullayev, qui a été libéré en mai 2011 grâce à la pression internationale. Je l’ai décrit dans mon livre « Lettres d’Azerbaïdjan » (2010), que j’ai consacré à mon expérience de rapporteur. Parmi les nouveaux prisonniers, le plus exceptionnel est probablement Tural Abbasli, un reporter et blogueur âgé de 29 ans, chef de la section de jeunesse du parti Müsavat. Tout d’abord, il faut souligner le fait q

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