Forum des défenseurs des droits de l’Homme bélarusses : discours d’ouverture du Karim Lahidji

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Le troisième Forum des défenseurs des droits de l’Homme bélarusses qui a eu lieu à Vilnius le 26-27 octobre a été ouvert par l’intervention du président de la FIDH, Karim Lahidji. Nous publions l’intégralité de son discours.

Chers collègues, chers amis,

C’est un grand honneur pour moi d’être invité à ouvrir aujourd’hui ce 3ème Forum des défenseurs des droits de l’Homme bélarusses.

C’est une invitation à la fois heureuse et triste, et en tout cas très symbolique. Il y a plus de 10 ans de cela, Ales Bialiatski, dont l’organisation Viasna venait d’intégrer la FIDH et qui était donc à l’époque peu connu de nous tous, a proposé à la FIDH de soutenir le 1er Forum des défenseurs des droits de l’Homme. Cela nous a tout de suite donné le rythme de la future coopération avec cet homme extraordinaire.

Il nous a expliqué que quasiment toutes les organisations indépendantes venaient juste d’être liquidées, que tous les hôtels avaient refusé de louer une salle pour la tenue du Forum, que les bailleurs avaient eu peur de soutenir directement un tel événement qui était, d’après lui, justement plus que jamais nécessaire pour maintenir la motivation et le courage des défenseurs locaux, et ne pas les laisser gommés de la société bélarusse.

Nous nous souvenons encore à la FIDH des débats qu’une telle proposition a pu soulever en interne. Mais la détermination d’Ales a suscité le soutien nécessaire, et parmi les événements marquants de l’histoire de la FIDH on peut mentionner ce Forum, ouvert par Ales et notre secrétaire générale de l’époque.

Ce fut le premier et le dernier Forum qui a pu se tenir au Bélarus même, sobre comme l’époque que vivait ce pays. Les défenseurs ont du se réunir dans la forêt, dans un cottage loué sous prétexte d’un événement familial, et amener les participants par des chemins détournés en se découvrant seulement en présence des ambassadeurs et de la presse, dans un bâtiment peu chauffé et éclairé, mais toujours aussi déterminés à défendre les valeurs universelles qui sont les nôtres.

Qui aurait pu croire à l’époque que cette réunion quasi clandestine n’était qu’une étape dans une longue série de nouvelles répressions, de nouvelles privations des droits les plus fondamentaux par le régime : le droit d’association, d’assemblée, d’expression.

Le deuxième Forum a pu se tenir à Vilnius en 2010 car ces organisateurs ont du reconnaître qu’une telle réunion ne pouvait plus avoir lieu dans leur propre pays.

La situation actuelle, vous la connaissez mieux que moi. Le Centre Viasna, notre organisation-membre au Bélarus, a partagé les difficultés des activistes qu’ils ont défendus au long de toutes ces années : multiples arrestations, perquisitions, et en 2011, le comble, l’arrestation d’Ales sous des prétextes honteux.

Mais Viasna, et leurs collègues des autres organisations de défense des droits de l’Homme ont continué leur travail légitime et plus que jamais nécessaire pour la société bélarusse, épuisée par toutes ces années d’injustice et d’arbitraire. Votre présence ici en témoigne.

Mais le prix est cher, et je sais, moi qui vient d’Iran, ce qu’il en coûte de continuer dans une situation si peu portée à l’optimisme.

Ceux qui continuent portent un double, un triple poids. Dans une situation où les médias vivent aussi des restrictions importantes, le résultat de votre monitoring remplace parfois la parole libre des journalistes.

Dans une situation où les avocats perdent leurs permis pour exercer leur devoir professionnel en défendant les victimes du régime, vous organisez ou parfois remplacez la défense.

Vous soutenez les prisonniers politiques et leurs familles. Et surtout, vous maintenez l’espoir de toutes les victimes de l’arbitraire, mais aussi de la communauté internationale, pour un Bélarus plus juste, plus libre, l’espoir en la dignité humaine qu’on essaie de briser à tout prix.

Ce n’est pas un hasard si les prisonniers politiques d’aujourd’hui, dont la FIDH n’a cessé de dénoncer la situation critique, sont victimes de privations et d’humiliations même en prison. Même enfermés, ils portent ce symbole d’un pays libre et de ses citoyens en lutte pour leur droits – que ce soit le défenseur des droits de l’Homme Ales, les représentants des partis ou des groupes politiques ou les jeunes anarchistes, tous victimes d’un procès monté de toutes pièces et d’une justice aux ordres de l’exécutif.

En 2008 la FIDH a pu déléguer sa Présidente de l’époque, Souhayr Belhassen, pour enquêter sur les conditions de détention au Bélarus. Ales plaisante maintenant dans ses lettres en écrivant qu’il considère qu’il est en voyage professionnel pour approfondir cette recherche.

En 2011, un mois et demi après les élections présidentielles du 19 décembre, nous sommes venus pour enquêter sur la vague de répression qui ne faisait que se renforcer.

L’étape suivante fut la mission d’observation du procès d’Ales et nous avons pu y être présents du début jusqu’à la fin, malgré cinq refus de visa pour les membres du Bureau International et pour notre directeur général suite à leur demande d’y assister.

Face à l’inertie de l’Europe qui, malgré ses efforts, n’arrive pas à apporter de soulagement à la société civile bélarusse et au peuple de ce pays, nous avons conduit une mission en juin de cette année sur les droits économiques et sociaux, avec un accent particulier sur l’utilisation à grande échelle du travail forcé dans les domaines les plus divers de la vie des citoyens.

Ces restes de l’Union soviétique ont pris des proportions telles qu’ils apparaissent comme une absurde grimace d’un gouvernement qui se vante d’être le dernier « paradis social » de l’Europe.

Nous avons également ouvert un site, freeales.fidh.net, qui tente d’informer le monde en trois langues et au quotidien sur la lourde bataille menée par la société civile de ce pays, la bataille pour les droits de l’Homme, la justice et la dignité.

Ales en était convaincu : seule l’universalisme du droit et par conséquent la solidarité internationale peut être garante d’un développement harmonieux et durable des sociétés. C’est cette certitude qui l’a amené en Tunisie juste après la révolution, en Égypte en crise, à Cuba en soutien aux dissidents.

C’est cette certitude qui était au cœur de sa très active participation  dans le travail de la Fédération dans la région d’Europe de l’Est et d’Asie Centrale où il a conduit des missions, organisé des séminaires et des activités de plaidoyer au niveau national.

Nous sommes en contact régulier avec lui, et le Congrès de la FIDH, qui a réuni à Istanbul plus de 300 personnes de plus de cents pays différents, a marqué sa confiance et son soutien en notre collègue, toujours présent dans notre action et notre pensée malgré sa détention. Il a été ré-élu Vice Président de la FIDH.

Nous travaillons plus que jamais avec sa formidable équipe et sommes très fiers d’avoir Ales Bialitaksi comme Vice-Président, ainsi que Viasna comme membre affilié. Nous serons toujours à leurs côtés quand ils en auront besoin.

Il me semblait important de venir ici en tant que nouveau Président de la FIDH, élu au cours du même Congrès, pour vous dire à tous que la FIDH est plus qu’un réseau de membres. Nous souhaitons être à vos côtés à tous dans la mesure de nos possibilités, et c’est pour cela que nous avons tout de suite répondu positivement à la demande de soutenir ce Forum, comme nous l’avons fait en 2004.

Nous sommes animés par le même espoir et la même indignation que vous, et nous souhaitons vivement que vous puissiez compter sur nous pour porter haut et fort, et sans fatigue, la question des droits de l’Homme au Bélarus sur l’arène internationale, sur les plateformes qui restent à notre disposition.

Nous savons les limites de nos actions. Nous connaissons le nom de chacun de ceux qui restent encore en prison malgré notre mobilisation à tous, sujets à des pressions ignobles. Mais nous savons aussi que des dizaines des personnes hors des prisons sont aussi privées de leur liberté de mouvement, des centaines et des milliers de leur liberté d’expression, d’association, d’assemblée.

Comment mieux répondre à ces défis, comment améliorer notre travail commun, et quels outils développer encore pour atteindre notre but – la définition de ces objectifs concrets est, pour moi, le sens de notre rassemblement ici, mais il est aussi de nous sentir ensemble, de ressourcer notre détermination.

Et c’est avec un grand enthousiasme que je me prépare à vous écouter et à échanger avec vous.

Merci.

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