Ales Bialiatski : « Ah Paris … mais je rentre chez moi »

ales_sourire

A l’occasion de la Journée mondiale des droits de l’Homme et de la remise de la citoyenneté d’honneur de la ville de Paris (des mains de Bertrand Delanoe) au défenseur des droits de l’Homme bélarusse Ales Bialiatski, nous publions les extraits de lettres de ce dernier. Emprisonné depuis plus de deux ans, Ales Bialiatski, directeur du Centre de défense des droits humains Viasna (Bélarus) et vice-président de la Fédération des droits de l’Homme (FIDH), y revient sur une de sa dernière visite à Paris.

2 décembre 2012, Babrouïsk

Une session ordinaire du Bureau international de la FIDH s’est tenue fin juin 2011 à Paris. Le Bureau se réunit généralement trois fois par an. Ces rencontres rassemblent les vice-présidents et les secrétaires de la Fédération, qui affluent pour l’occasion des quatre coins de la planète. On y discute des questions d’actualité liées aux activités de la Fédération, spécialement dans les points chauds du globe où nos collègues s’efforcent désespérément, au prix parfois de risques considérables, de protéger les droits de la population civile. C’est également l’occasion de présenter et d’examiner des rapports sur la situation des droits de l’homme dans une région donnée — Amérique latine, Afrique, Europe de l’Est… Lors de ces sessions, nous réfléchissons aussi aux directions stratégiques des activités de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, qui regroupe quelque 200 organisations de défense des droits humains du monde entier. Pour améliorer autant que possible l’efficacité de nos actions, nous travaillons à l’élaboration d’un programme à long terme : « La FIDH dans dix ans ». La présidente de la Fédération, la militante tunisienne Souhayr Belhassen, était l’initiatrice et le moteur de ce travail.

En ce mois de juin 2011, la réunion du Bureau fut largement consacrée aux changements survenus dans les pays arabes d’Afrique du Nord, au premier rang desquels la Tunisie. La révolution de Jasmin allait être le plus grand événement mondial de cette année. Nos débats portaient sur toute la région : Tunisie, Égypte, Libye, Maroc…

La mairie de Paris nous a ouvert ses portes. La réunion du Bureau international s’est tenue dans le bâtiment même de la mairie, dans une salle gigantesque aux colonnes imposantes et aux murs couverts de fresques colorées et de sombres tableaux à thème historique. Des fenêtres voûtées ceintes d’antiques châssis à motifs s’étiraient du sol jusqu’au plafond. Un vitrail chatoyant éclatait de mille feux. Les moulures et peintures du plafond donnaient l’impression qu’un gâteau de fête était suspendu au-dessus de nos têtes.

Au milieu de toute cette magnificence étaient installées des tables de travail et des cabines de traducteurs. Des serveurs avaient disposé sur des dessertes des thermos de café et de thé, des pâtisseries, des jus de fruits et de l’eau minérale. Notre groupe plurinational et multilingue se mit au travail. Les portraits des grands dirigeants parisiens d’antan nous contemplaient avec étonnement. Auraient-ils pu penser, quand ils adoptaient la déclaration des droits de l’homme pour les citoyens français, quelques années à peine après avoir aboli le servage puis promulgué la liberté et l’égalité de tous, que la « contagion » de la libre-pensée se répandrait dans le monde entier ? Que la lutte pour la liberté et pour les droits humains deviendrait, de fait, le premier combat des sociétés de toute la planète au cours des deux siècles suivants ? Que cette liberté impalpable mais diffuse dans l’air, si enivrante, serait ardemment désirée par tous les peuples, du Vietnam à la Colombie en passant par l’Égypte…

Les Bélarusses, qui avaient à l’époque des Lumières mis leurs pas dans ceux des penseurs français et partagé leur exigence de transformation sociale et politique, se sont retrouvés à la suite d’une catastrophe nationale — la division et l’occupation du pays — au sein de l’Empire russe. Notre développement a été gelé dans certains domaines pour un siècle, dans d’autres pour deux siècles… Nous avons subi des pertes colossales et, à ce jour, nous n’avons toujours pas mis en place des conditions de vie acceptables. Comment l’expliquer ? Il nous reste encore à apporter une réponse à cette question. Mieux comprendre notre passé nous incitera peut-être à nous montrer plus responsables envers notre futur…

Les déclarations des défenseurs tunisiens des droits de l’homme, invités spéciaux de notre réunion, étaient emplies de fierté pour leur peuple. Ils admettaient tous ne pas avoir anticipé un bouleversement aussi rapide. Un pouvoir autoritaire, édifié en plusieurs décennies, disposant d’un puissant appareil de répression, contrôlant les médias et semblant tenir fermement les gens dans la peur et l’obéissance s’était effondré en un clin d’œil, incapable de résister à la pression populaire.

Mais tout en affichant leur fierté, nos collègues tunisiens ne dissimulaient pas leur préoccupation. Ils s’inquiétaient de la montée dans la société de l’influence islamiste et de l’intolérance. Ce n’était pas le seul problème. La société tunisienne traversait une transformation structurelle. Des maux anciens, que le pouvoir précédent avait réussi à dissimuler en usant de la violence et de l’intimidation, revenaient à la surface. Il n’empêche qu’en contemplant leurs visages énergiques et exaltés, je ne pouvais que les envier.

Le discours d’un militant libyen des droits humains a été particulièrement remarqué. À ce moment-là, la Libye était déjà en proie à une violente guerre civile. Ce militant parlait avec encore plus d’émotion que ses homologues tunisiens. Il nous a décrit le cauchemardesque régime de terreur instauré par le leader de la Jamahiriya, qui par la torture et le meurtre avait fini par transformer son peuple en un troupeau muet et terrifié. Et voilà que toute la haine accumulée par le peuple pendant des décennies s’était brutalement libérée. Une lutte violente et sanglante s’est engagée pour la démocratie et les droits de l’homme. Dans ce contexte, l’opposition libyenne comptait énormément sur l’aide internationale.

Sa harangue a provoqué des réactions contrastées. Les défenseurs des droits humains originaires de pays arabes ont soutenu leur collègue. Les Européens, quand ils n’ont pas opté pour un silence poli, ont souligné qu’il était fondamental que les plus grandes précautions entourent tout recours à la force par les alliés européens de l’opposition libyenne. On savait déjà que des bombardements effectués par des avions européens avaient provoqué des victimes parmi la population civile. Les bombes visaient les soldats de l’armée libyenne mais frappaient aussi des femmes et des enfants. Les Sud-Américains, quant à eux, condamnaient unanimement toute assistance militaire, y voyant une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays souverain. Par exemple, Luis [le secrétaire général de la FIDH, Luís Guillermo Perez] a déclaré que si la Colombie se trouvait dans une situation similaire, il préférerait être tué que voir des occupants étrangers bombarder son peuple. Son intervention ne fut pas moins empreinte de pathos que celle du Libyen.

Non, me suis-je dit, ce n’est pas cette voie que nous devons suivre. Ce n’est pas un hasard si, il y a deux cents ans, Napoléon a été accueilli à Minsk à bras ouverts. La tyrannie russe s’était repliée (pour toujours, croyait-on) et l’envahisseur français amenait dans ses bagages la liberté, l’égalité et la fraternité. À propos, au même moment la quasi-totalité de l’Amérique latine a réussi à arracher son indépendance à la couronne espagnole. Ces pays avaient profité de la victoire de Napoléon sur l’Espagne et du changement de dynastie royale qui en a découlé. Peu après, le Brésil, colonie portugaise en Amérique latine, est devenu indépendant à son tour et s’est doté d’un roi.

Mais pouvions-nous soutenir les bombardements de la Libye, comme nous y appelait notre collègue originaire de ce pays ? Il n’y avait pas de réponse claire et nette à cette question. La liberté d’un peuple de six millions de personnes justifiait-elle quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers de victimes innocentes ? Devions-nous faire un tel choix ? Nous, les défenseurs des droits humains, nous qui fondons toutes nos activités et toute notre idéologie sur la sacralité de la vie humaine ? Chacun d’entre nous est prêt à faire de grands sacrifices. Nous sacrifions notre confort, notre sécurité, notre santé, notre liberté, certains sacrifient même leur vie. Mais qu’on nous demande si pour sauver une grande quantité de personnes il est acceptable de sacrifier une quantité moins importante, voire même sacrifier une seule vie, et je pense que nous refuserons de choisir entre ces deux options. Ou alors chacun prendra sa décision en son âme et conscience, hors du cadre de la défense des droits de l’homme.

Un récit de ma mère me revint en mémoire. Pendant la guerre, sa tante, donc ma grand-tante, qui avait alors 25 ans, s’est un jour cachée, avec d’autres femmes et enfants, dans un champ d’orge, où ils avaient à peine eu le temps de se réfugier quand des supplétifs hongrois de la Wehrmacht sont venus brûler leur village. Ils avaient été avertis par un collaborateur des Allemands qui les connaissait. Pendant qu’ils étaient cachés, le fils de ma grand-tante, qui n’avait qu’un an, prit peur et se mit à pleurer. « Étouffe-le ! Sinon, on va tous se faire tuer ! », chuchotèrent ses voisines. Elle n’osa pas commettre un tel péché. Le groupe eut de la chance : les tueurs n’entendirent pas les pleurs de l’enfant. Mais s’ils les avaient entendus ?

La Bible aborde également ce dilemme. Ces derniers jours, je relis petit à petit l’Évangile selon Saint-Jean (quelqu’un a laissé à l’atelier de couture auquel je suis affecté un exemplaire du Nouveau Testament, et je le feuillette chaque jour quelques minutes avant la fin de la journée de travail). J’ai récemment relu un épisode de la passion du Christ que j’avais oublié. La raison principale pour laquelle les grands prêtres d’Israël et les pharisiens voulaient tuer le Christ, d’après Saint-Jean, était la suivante : « Cet homme fait beaucoup de miracles. Si nous le laissons faire de la sorte, tout le monde va croire en lui. Alors les Romains viendront et détruiront notre Temple et notre nation. L’un d’eux, Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là, leur dit : vous n’y entendez rien ; vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. » (Jean, 11.47-50). Les grands prêtres et les pharisiens « résolurent de le tuer » (Jean, 11.53). Alors, ont-ils eu raison en prenant cette décision politique prévoyante pour le peuple juif, pour le monde entier ?

C’est ainsi que, il y a deux mille ans, Caïphe, considérant le Christ comme un homme, a posé une question à laquelle le monde ne parvient pas à donner une réponse à ce jour. Je rectifie : certains n’ont aucun mal à y répondre…

Je reviens à la discussion engagée à la mairie de Paris. Il y a une vingtaine d’années, j’aurais probablement fait ce choix. Mais pas cette fois.

Notre collègue libyen est resté mécontent de l’issue de nos débats et du texte de la résolution sur la situation en Libye adoptée par le Bureau international.

Pendant une interruption, j’allai parler à Souhayr qui, en tant que Tunisienne, comprenait bien mieux que moi ce qui se passait en Afrique du Nord. « Souhayr — lui ai-je demandé —, y avait-il des défenseurs des droits humains en Libye avant la guerre ? » Elle déplia quelques doigts de la main, montrant qu’ils étaient très peu nombreux. « Nous connaissons deux-trois noms — répondit-elle —, et quelques autres en émigration. » C’est bien pire que chez nous, me dis-je.

Après la réunion officielle, j’ai informé la direction de la fédération des problèmes que me posait le fisc bélarusse et de la façon dont cette affaire risquait de se terminer pour moi.  Ce soir-là, une réception a été organisée à la mairie en l’honneur des défenseurs tunisiens des droits de l’homme. Les femmes se parèrent de leurs plus beaux atours, le maire fit un discours, nous bûmes du champagne français.

La session du Bureau prit fin le lendemain à midi. Sacha [Alexandra Koulaeva, responsable du bureau Europe de l’Est, Russie et Asie centrale de la FIDH] m’emmena, ainsi que notre ami Artak, secrétaire de la FIDH et défenseur arménien des droits de l’homme, faire une promenade.

Je m’arrête là pour l’instant, je continuerai dans ma prochaine lettre…

Photo : Bureau international de la FIDH. Paris. Juin 2011.

4 décembre 2012, Babrouïsk

Suite du récit de mon séjour à Paris.

La mairie de Paris se trouve dans le centre ville. Même si la notion de « centre » ne recouvre pas exactement la même chose pour une mégapole de 15 millions d’habitants que pour Minsk ou Babrouïsk… Nous sommes sortis de la mairie et nous sommes dirigés vers Notre Dame de Paris, la fameuse cathédrale au cœur du roman de Victor Hugo. À vrai dire, quand je l’ai vue pour la première fois, il y a cinq ans de cela, j’avais été un peu déçu. La place entourant l’édifice avait été recouverte de gravier blanc et la cathédrale elle-même avait été nettoyée de la suie qui s’y était accumulée depuis des siècles. Elle n’était plus qu’un lieu touristique. Il se passe la même chose lors des restaurations de monuments historiques au Bélarus, quand on installe des doubles vitrages dans les casernes du fort de Brest-Litovsk ou quand on pose un trottoir moderne autour du château de Mir. La volonté de moderniser le passé est universelle. Mais avec les travaux et le rafraîchissement des façades, c’est l’esprit des siècles qui disparaît.

Nous approchions de la cathédrale par les ruelles situées derrière elle. Les SDF parisiens avaient coutume d’y passer la nuit. Même s’ils semblaient plus propres et mieux habillés que les nôtres, et dormaient pour la plupart dans des sacs de couchage, une forte odeur d’excréments humains s’élevait des renforcements dissimulés derrière les clôtures en fer forgé où ils s’abritaient. Finalement, nous ne sommes pas allés jusqu’à la cathédrale. Au lieu de cela, notre promenade nous emmena à l’entrée du jardin zoologique. Sacha nous avertit que ce zoo était beaucoup moins grand que celui de Berlin. Mais nous voulions tout de même jeter un coup d’œil aux animaux sauvages. Il n’y avait quasiment personne aux caisses : nous trois et un couple de touristes étrangers. Le caissier nous prévint que le zoo fermerait ses portes dans une heure et que si nous voulions y faire un tour, nous n’aurions que peu de temps.

Sacha nous demanda ce que nous voulions faire. Nous décidâmes d’y aller.  « Je vais vous montrer la famille d’orangs-outans qui vit ici — nous proposa Sacha. — Ils sont très populaires à Paris. »  Nous passâmes entre des enclos de chèvres et des volières et entrâmes dans un pavillon situé à l’extrémité du parc. Derrière une vitre, il y avait trois grandes boules de poils. C’étaient les orangs-outans. Chacun d’entre eux était installé dans une espèce de hamac fait de branches et de feuilles, et suspendu à des cordes. Ces cordes remplaçaient les lianes de la forêt. C’était une famille d’hominidés : deux sœurs au ventre rebondi et à la poitrine opulente, et deux bébés. Le papa orang-outan était tenu à l’écart. Le plus petit des bébés, grand comme un enfant humain de trois ans, sa tête d’œuf surmontée d’une drôle de crête rousse, avait été rejeté par sa mère. De nombreux parisiens s’inquiétaient du sort du petit singe abandonné. Il avait été nourri au biberon dans ses premières semaines. Maintenant qu’il avait un peu grandi, sa tante s’était mise à s’occuper de lui.

Les orangs-outangs se balançaient lentement dans leurs hamacs. Ils sortirent à tour de rôle, mangèrent quelques fruits, une banane chacun, mâchèrent des herbes puis se glissèrent dans un trou qui menait à la volière extérieure. Nous fîmes le tour du pavillon pour voir ce qu’ils allaient faire. Ils jouaient lentement, leurs gestes empreints d’une grande dignité, et ne nous regardaient pratiquement pas. Nous leur avons fait des gestes, nous avons même sauté sur place comme des enfants, parce que nous avons soudain eu très envie de réveiller un peu cette famille peu pressée. La tante ne réagit pas, mais le petit s’agita, escalada le filet le plus proche de nous, et se balança en s’agrippant d’une main, puis d’un pied aux doigts exactement identiques à ceux de sa main. De temps en temps, il regardait dans notre direction, comme pour nous inviter à admirer ses acrobaties. Puis il s’accrocha de tous ses membres au filet et y colla son torse. Ce spectacle était à la fois drôle et passionnant à suivre. Nous l’encouragions par nos rires.

Nous passâmes la totalité de l’heure qui nous était allouée devant les orangs-outans, comme des visiteurs d’un musée qui resteraient sans bouger devant une seule pièce. À propos, c’est exactement ce qu’Artak et moi avions fait l’année précédente. C’était également après le déjeuner. Notre réunion de travail était finie, et nous avons eu le temps de prendre le métro jusqu’au Louvre et de nous précipiter dans le musée quelques instants avant la fermeture des caisses. C’était un jour de visite gratuite. Les salles accueillant des expositions temporaires étaient déjà fermées, et nous n’avons pu voir que celles où étaient présentées les statues de marbre. Le Louvre est gigantesque, les gens mettent énormément de temps pour en sortir, disons une quarantaine de minutes. Pendant ce temps, nous avons eu le temps d’admirer les merveilleuses statues égyptiennes, grecques, romaines grecs, romaines, françaises. Parvenus devant la Vénus de Milo, nous nous sommes arrêtés et n’avons plus bougé, entourés d’une foule de touristes japonais.

C’est ainsi que s’était terminée cette visite du Louvre : comme une visite à Vénus. De la même façon, notre venue au zoo s’est limitée aux orangs-outans. Nous ne l’avons pas regretté une seule seconde.

Quand enfin on nous demanda de sortir, nous nous enfonçâmes dans des quartiers de Paris que je ne connaissais pas.

J’étais souvenu venu à Paris pour les affaires de la FIDH, en tant que vice-président de la Fédération. J’ai pu constater que la majeure partie de la vieille ville avait été remplacée à la fin du XIXème et au début du XXème siècle par de nouveaux immeubles de dimensions impressionnantes. Une suite infinie de quartiers jetée sur des boulevards verdoyants et coupée par des places et des squares. Sacha nous expliqua qu’au XIXème siècle, l’empereur Napoléon III craignant les émeutes et les rébellions, rasa les ruelles étroites et tortueuses de la capitale et reconfigura la ville, qu’il dota de nombreuses avenues larges et droites. Pour permettre à l’artillerie de tirer sur d’éventuelles foules de contestataires. C’est pour cela qu’il ne reste pas grand chose du Paris médiéval. Il faut bien connaître la ville pour en découvrir les dernières traces.

Cette fois, Sacha nous proposa de nous montrer le Paris de l’époque romaine. Naturellement, nous étions d’accord. Nous traversâmes quelques quartiers et Sacha nous indiqua de sombres murs de briques en ruine qui longeaient une rue. C’est ce qui restait des anciens thermes romains. Nous ne pouvions pas détacher les yeux de ce qui avait autrefois été un bâtiment majestueux. Il était évident que cet édifice avait été de très grande taille. Ce qui est logique car chez les Romains, les bains faisaient également office de club politique. Les gens n’y venaient pas seulement pour se laver mais aussi pour régler des problèmes importants relatifs à la vie de la cité. « Ici, dans cette partie — expliqua Sacha —, il y avait l’eau froide, pour les étés ; et là — elle désigna les restes de quelques coupelles —, il y avait les bains chauds. »

Sensation étrange que de regarder ces thermes anciennement gigantesques, restes de la vie quotidienne et de la culture de la toute-puissante civilisation romaine, qui existait à une époque où nos ancêtres slaves-protobélarusses n’étaient même pas encore arrivés jusqu’au territoire du Bélarus, et vivaient plus au sud, au-dessous de Pripiat. La quasi-totalité du Bélarus actuel était peuplée de Baltes-protobélarusses. Et nos ancêtres les Slaves vivaient dans de minuscules cabanes, les kourens, à moitié enterrées dans le sol. C’est de là que vient la tradition, encore vivace aujourd’hui, qui consiste à recouvrir de sable des rondins de bois à l’extérieur des maisons et à fabriquer des bancs de terre appuyés sur des planches. Dans les siècles suivants, les sangs slaves et baltes, deux peuples déjà proches, allaient se mêler et donner naissance à une fusion nationale très particulière : les Bélarusses.

Ces thermes étaient là quand notre peuple est né, et bien d’autres peuples aussi. Il ne reste même plus une poussière des hommes qui ont fabriqué et disposé ces briques. Le Bélarus est né, a vécu son âge d’or et disparaîtra peut-être alors que ces thermes seront toujours là.

Quoique… qui sait ?, me disais-je. J’ai passé ma vie à me battre pour que le Bélarus ne disparaisse pas. Et, Dieu merci, je ne suis ni le premier ni le dernier à me battre pour cela. Je ne suis pas seul.

Nous nous sommes remis en route. Nous avons quitté les grandes rues, traversé quelques cours d’immeubles et nous sommes retrouvés sur une large place. Les maisons qui refermaient l’un des côtés de cet espace lui tournaient le dos. Au milieu de ce grand square en pente douce, il y avait une antique arène romaine, pratiquement intacte ! Je n’en avais encore jamais vu une seule de toute ma vie. Je ne peux donc pas dire si elle était particulièrement grande ou petite. Le plus probable, c’est qu’elle était petite en comparaison des autres. Car à l’époque, Paris était une lointaine cité provinciale, située à la périphérie de l’Empire romain, peu peuplée. Même si, à vue de nez, les bancs de l’arène pouvaient accueillir deux ou trois mille personnes. Il y avait là des tribunes, des enclos pour les animaux, des chambrettes pour les gladiateurs. Les murs de l’arène, circulaires, sont faits de blocs de grès que le temps a rendus gris. Il est incroyable de se dire qu’un tel édifice a pu résister à tant de siècles.

« Après les Romains, cet endroit était devenu pour les parisiens un gigantesque dépotoir — expliqua Sacha. — Les habitants ont recouvert l’arène et les bâtiments adjacents de déchets divers. Puis on a édifié des immeubles : c’est pourquoi il est à ce jour impossible de faire des fouilles de l’autre côté de la place. Une partie du complexe romain est toujours enfouie. L’arène n’a été ressortie au grand jour qu’il y a une cinquantaine d’années, après la guerre. Quelque chose devait être construit à cet endroit, et on a découvert l’arène complètement par hasard à cette occasion… »

Je fis le tour de l’endroit, jetai un coup d’œil dans les enclos où les animaux étaient enfermés avant d’être lâchés au centre de l’arène, frissonnai en regardant les petits vestiaires des gladiateurs. C’est de là qu’ils sortaient, sous le rugissement de la foule, pour vaincre ou mourir. Je vis la large porte d’entrée, assez grande pour laisser passer chars et cavaliers. Je ne pus m’empêcher de toucher à plusieurs reprises les pierres brutes de l’arène, comme si elles pouvaient me transmettre l’énergie de cette époque révolue.

L’arène était couverte de gravier blanc. On y avait installé des buts de football et des enfants avaient commencé une partie. Des jeunes Français de toutes les couleurs discutaient joyeusement, assis sur les marches de pierre. Le soleil couchant nous chauffait doucement de ses derniers rayons. J’avançai jusqu’au centre de l’arène et levai le bras, le poing serré. Mais l’époque disparue ne reviendrait pas. « Ave, Caesar, morituri te salutant ! » (Vive Cesar ! Ceux qui vont mourir te saluent !), m’écriai-je. Sacha me prit en photo. J’étais un type bélarusse qui s’apprêtait à rentrer chez lui où l’attendaient non pas des persécutions ordonnées par un prince ou l’inquisition, mais seulement les inspecteurs des impôts du district Pervomaïski. Quant à ceux qui tiraient les ficelles des agents du fisc, ils espéraient que je resterais à Vilnius, à Varsovie ou à Paris et disparaîtrais des horizons modestes et pastoraux du Bélarus.

Pendant ce séjour à Paris, j’allais courir tous les matins. Lors de mes visites précédentes, j’empruntais la rue Saint-Antoine jusqu’à la Bastille et débouchais sur cette immense place circulaire ornée d’une majestueuse colonne servant de piédestal à un Apollon doré. Puis je passais sous les fondations de la Bastille, cachées sous l’asphalte (on peut aujourd’hui les voir dans le métro creusé sous la place) et longeais le canal qui partait vers le sud. Mais la dernière fois, Sacha m’avait montré un autre itinéraire : « Ales — me dit-elle —, si vous suivez une rue perpendiculaire à celle de votre hôtel pendant un kilomètre, vous tomberez sur un ancien viaduc ferroviaire. Voilà longtemps qu’il n’y a plus de chemin de fer là-bas ; à la place, il y a un chemin piétonnier très agréable. Un jour, nous y avons fait une longue balade avec mon mari et ma fille dans sa poussette. Cette voie est très longue, nous avions bien dû marcher une dizaine de kilomètres. Allez voir, peut-être la trouverez-vous à votre goût pour vos joggings. »

Et au premier matin de mon dernier séjour à Paris, je courus admirer le viaduc. Le matin, les rues de Paris sont silencieuses et endormies. L’eau des bouches d’incendie s’écoule doucement le long des rues. Les techniciens de surface y fixent leur lance et nettoient les trottoirs des saletés qui s’y sont accumulées pendant la nuit. La nuit, ces rues vivent intensément. Paris pullule de petits cafés, de bars microscopiques, de restaurants modestes. Chaque public trouvera son bonheur : il y a des établissements destinés aux rockers, d’autres aux gays, d’autres encore aux amateurs de poésie ; il y a des estaminets vietnamiens, algériens, italiens… Ce n’est qu’au petit matin que les rues retrouvent enfin leur calme.

Je longe les trottoirs étroits, je dépasse une femme noire somnolente qui se dirige probablement vers son travail, je contourne des enfants qui traînent leur cartable à l’école, et j’arrive au viaduc de brique rouge. Il est assez massif, solide, d’une hauteur de deux-trois étages. Les arques au niveau de la rue abritent des boutiques et des galeries d’exposition de meubles, de tableaux, de cadres, de miroirs. Je cherche une montée, je cours le long du viaduc, j’aperçois un escalier à deux volées, je l’emprunte sans réduire mon allure. Au milieu du viaduc, il y a une voie asphaltée. De part et d’autre de cette voie, diverses plantes surgissent de terre. Tulipes multicolores tardives, narcisses jaunes et blancs striés de douces rayures écarlates, buissons aux multiples teintes de vert — des pousses verdâtres et ternes aux feuilles charnues d’un vert profond tirant sur le noir… Il y a même des arbres, qu’on déracine sans doute une fois qu’ils ont grandi pour les remplacer par d’autres, plus jeunes, moins hauts.

Le mazout des roues, la suie des locomotives, la crasse des rails n’est plus qu’un lointain souvenir. Le viaduc est couvert de fleurs, de buissons, d’arbres, d’oiseaux. Ces jardins suspendus font face aux deuxièmes ou troisièmes étages des maisons. Mais il est encore tôt, les volets ondulés cachent les fenêtres.

Je cours. De temps à autre, je croise d’autres coureurs. Nous échangeons un sourire, comme si nous partagions un secret. Le soleil du matin lâche de timides rayons à travers les toits. Je regarde vers l’Est, dans la direction où se trouve ce petit bout de terre, cette immensité infinie qu’est mon pays, où le destin me fait toujours revenir tôt ou tard…

Articles similaires

Laisser une réponse

Vous pouvez utilisez ces balises HTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>